Pourquoi les républicains n’ont-ils pas de « leader unique » ?

 Réflexion analytique : de la blessure du nom « république » à l’impasse de la forme du pouvoir

 

  «Le principe du gouvernement républicain est la vertu.»
— Charles de Montesquieu, De l’esprit des lois

 

Pourquoi les républicains n’ont-ils ni leader unique ni figure emblématique reconnue ?


C’est une question qui revient souvent ces jours-ci, tantôt sous forme de critique, tantôt sous forme d’attente. Les monarchistes, les partisans de la royauté et certains courants nationalistes utilisent fréquemment cette interrogation comme une question rhétorique destinée à mettre en doute la capacité d’action des républicains et à parvenir à une conclusion simpliste :

« Ils n’ont pas de visage, donc ils n’existent pas. »

Beaucoup d’entre nous savent pourtant qu’il ne s’agit là que d’un sophisme linguistique, et non d’une description de la réalité sur le terrain. Néanmoins, les républicains font face à de nombreuses difficultés, notamment au fait que la République islamique, dans l’une des opérations les plus réussies de subversion sémantique de l’histoire contemporaine de l’Iran, a non seulement confisqué mais aussi moralement souillé le terme « république », aux côtés d’autres notions comme justice, liberté, dignité, patrie, mobilisation, révolution, réformes, et bien d’autres.

Au sens minimal, les républicains aspirent à un ordre politique dans lequel la source de légitimité et du pouvoir réside dans le choix libre, équitable et périodique des citoyens — et non dans le sang, la religion ou le charisme. Dans cette perspective, le pluralisme politique et le droit à l’opposition sont garantis ; la tolérance envers les dissidents et les minorités sexuelles est la règle et non l’exception ; la justice sociale signifie la réduction des inégalités de classe et régionales ; la justice de genre implique l’égalité juridique complète et la participation effective des femmes et des minorités de genre à tous les niveaux du pouvoir.

En même temps, le républicanisme démocratique se veut engagé dans la reconnaissance des nations et groupes nationaux en Iran, de leurs droits linguistiques et culturels, ainsi que dans la conception d’un ordre fondé sur la décentralisation du pouvoir — un ordre qui, par la répartition des compétences entre le niveau national et les niveaux régionaux ou locaux, préserve l’unité politique tout en empêchant la reproduction de la domination du centre sur la périphérie.

Cependant, la République islamique a associé le nom qui, dans la tradition politique moderne, devait incarner la souveraineté populaire, la responsabilité et la possibilité de destituer le pouvoir, à un appareil d’exclusion, d’exécution, de sécurisation et de tutelle religieuse. Aujourd’hui, pour beaucoup, le mot « république » n’évoque plus une promesse d’émancipation, mais une nouvelle forme du despotisme ancien.

Cette inversion n’était pas accidentelle. Elle fut le résultat d’un programme visant à neutraliser l’avenir. La pensée politique nous enseigne que le pouvoir totalitaire, pour contrôler l’avenir, commence par corrompre le langage de cet avenir, en vidant de leur sens — ou en contaminant — les signifiants censés porter le nouveau.

Le malentendu principal commence ici. La République islamique, malgré son vocabulaire républicain, n’était pas une « mauvaise » ou imparfaite république. Elle constituait une forme spécifique d’autoritarisme totalisant à caractère « monarchique », utilisant le nom de « république » comme couverture de légitimité. Ce qui a été expérimenté au niveau structurel n’était pas la logique de la république, mais celle de la concentration du pouvoir, de l’absence de responsabilité, de la primauté des institutions non élues et sécuritaires sur la volonté publique, et de la transformation des élections en rituels d’approbation du système.

Ainsi, la disqualification du terme « république » dans l’horizon public n’est pas le résultat de l’échec d’une idée, mais la conséquence du succès d’une falsification.

Dans un tel terrain blessé, les républicains iraniens font face à un double défi : d’un côté, lutter contre l’autoritarisme en place ; de l’autre, extraire le concept de « république » des décombres de l’expérience de la République islamique. Ces deux tâches, menées simultanément, sont difficiles et coûteuses. Un courant contraint de défendre en permanence le sens des mots avance nécessairement plus lentement vers l’organisation institutionnelle.

Une partie de l’absence de « figure unique » et de « représentation unifiée » découle de cette position défensive constante sur le plan du langage.

Sous cet angle, le républicanisme iranien demeure davantage une posture négative — la négation du despotisme religieux et de la monarchie héréditaire — qu’un projet institutionnel affirmatif. Sous le terme de républicanisme coexistent des courants intellectuels et historiques divers : héritiers de Mossadegh, gauches, laïcs défenseurs des droits humains, libéraux-démocrates, mouvements nationaux/ethniques, organisations féminines, activistes et partis en exil.

Cette pluralité n’est pas en soi un défaut ; elle peut même être un signe de vitalité. Le problème surgit lorsque, dans un contexte de répression, la diversité ne parvient pas à se traduire en unité opérationnelle à travers des institutions intermédiaires, mais demeure fragmentée au niveau des identités, des déclarations et des réseaux dispersés.

Un point philosophique est ici déterminant : si le républicanisme veut rester fidèle à lui-même, il se méfie du charisme et de la personnalisation du pouvoir. L’expérience politique iranienne a nourri cette méfiance : chaque « porte-parole » peut devenir « tuteur », chaque « représentant » peut confisquer la volonté collective.

Cependant, le problème surgit lorsque cette crainte, au lieu d’aboutir à l’invention de formes de représentation anti-charismatiques, conduit à la suspension même de la représentation. La politique moderne est impossible sans représentation ; seule sa forme peut être transformée, non son principe.

Les républicains iraniens se trouvent précisément dans cette impasse : ils veulent être anti-autoritaires, mais n’ont pas encore rendu suffisamment intelligible, applicable et fiable une forme institutionnelle anti-autoritaire.

C’est pourquoi ils se tournent davantage vers des chartes et des coalitions. Celles-ci cherchent à combler l’absence d’un leader unique par un « texte collectif » et des « principes consensuels ». Des coalitions comme « Hamgami pour une République laïque démocratique » ou le « Congrès conjoint des républicains démocrates et fédéralistes démocrates » en sont des exemples.

Ces efforts sont importants. Mais une charte, tant qu’elle ne crée pas de mécanismes de décision, de répartition des responsabilités et d’engagement pratique, ne produit pas de représentation effective. Une coalition ne devient représentative que lorsqu’elle est capable de produire des décisions, pas seulement des positions.

Un autre nœud est celui de la relation centre-périphérie. Dans un Iran multilingue et multinational, aucun « nous » ne peut devenir sujet de représentation sans répondre à la question de la distribution du pouvoir, des langues et de la participation égale.

Les monarchistes, quant à eux, bénéficient d’un raccourci symbolique : un nom, un visage, un récit simplifié d’un passé glorieux et d’un avenir lumineux. Les républicains doivent emprunter la voie plus exigeante de l’unité par le bas, du respect des différences et de la construction institutionnelle.

La solution n’est pas de fabriquer un « leader unique », mais d’inventer une « représentation limitée et révocable ». Au lieu d’un porte-parole permanent, des porte-parole à mission définie ; au lieu de conseils vagues, des institutions temporaires et responsables ; au lieu de chartes identitaires maximalistes, quelques principes minimaux contraignants capables de produire des décisions et de transformer les désaccords en mécanismes de résolution plutôt qu’en scissions.

Surtout, ils doivent montrer que la république souhaitée n’est pas un nom purifié, mais un ensemble de verrous imposés au pouvoir : séparation des pouvoirs, liberté des médias, indépendance judiciaire, égalité linguistique et citoyenne, décentralisation, transparence financière et organisationnelle.

Une véritable république n’est pas le moment où le peuple vote une fois ; c’est un ordre dans lequel il peut contrôler le pouvoir au quotidien.

Tant que cette distinction ne sera pas clarifiée — dans le langage, dans l’organisation et dans le projet institutionnel — le républicanisme restera moralement justifié mais politiquement inachevé. Or, en politique, la justesse morale qui ne se traduit pas en forme institutionnelle finit tôt ou tard par devenir inefficace.

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Date: 13 février, 18 heures
Author:
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Behrooz Chaman Ara

Président de l’Institut international d’études kurdes (Allemagne)

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