L’Iran d’aujourd’hui en mouvement politique contre la mobilisation populiste d’autrefois 

Les soulèvements en Iran de 1978-1979 et de 2025-2026 se ressemblent au regard de la multitude de gens manifestant dans les rues. Mais il faut analyser ces apparentes ressemblances pour bien cerner les profondes divergences entre la mobilisation religieuse contre le chah d’Iran et le mouvement laïc et politique contre le régime islamiste des mollahs.

 

Le soulèvement de 1978-1979 selon Foucault

 

Les réflexions que Foucault a fait des événements en Iran entre septembre 1978 et mai 1979 sous forme de reportages passionnés atteste l’aveuglement ethnocentrique de la ‟gauche” occidentale par rapport au soulèvement en Iran, un aveuglement qui se répète encore aujourd’hui. Car ce reportage d’idées est symptomatique du court-circuit intellectuel provoqué par la projection sur l’Iran de son propre désir de révolte en Occident. Le philosophe français y invente la proxy-militance et, en acceptant partialement l’analyse d’un petit groupe peu influent sur le cours réel des événements, présente leur point de vue comme la vérité du mouvement populaire : inspiré par la synthèse islamo-marxiste de Shariati et soutenu par la position national-religieuse de Bazargan. Foucault croit voir la Commune révolutionnaire de Marx se réaliser dans l’Iran de Khomeini et sans aucune distance critique, il adopte une vision favorable du gouvernement islamique présenté par l’ayatollah Shariatmadari.

Quelques années après le coup d’État au Chili soutenu par la CIA, Foucault s’enthousiasme avec toute la gauche anti-impérialiste pour cette « révolte aux mains nues » d’un peuple tout entier rassemblé face à l’armée suréquipée du shah d’Iran dont la dictature, à la fois affairiste et sanguinaire, se solde par des massacres, en particulier le vendredi noir sur la place Jaleh. Célébrant le chiisme comme force « politique et religieuse », le philosophe laïc croit voir dans les masses scandant le nom de Khomeini la volonté unanime d’un autre mode de vie, enraciné dans la tradition islamique de la charia, et il présente l’ayatollah en exil près de Paris comme un porte-drapeau sans programme. Foucault évoque le dispositif de mobilisation constitué par les prêches et les cassettes circulant dans le réseau des mosquées.

 

Mais il ne semble pas avoir compris que la révolte animée par les mollahs vise à revenir sur les acquis socio-économiques et culturels de la Révolution blanche lancée par Reza Pahlavi en 1963, vu que le clergé chiite a dès le début invoqué la charia pour combattre ces réformes progressistes, en particulier le droit de vote des femmes et l’expropriation des biens du clergé dans le cadre d’une réforme agraire entreprises aux dépens des grands propriétaires terriens.

C’est précisément ce programme réactionnaire que va mettre en œuvre le coup d’État constitutionnalisant la dictature islamiste de l’ayatollah (velayat-e faqih) qui dispose dès lors du corps des gardiens de la ‟révolution” pour noyer dans le sang toute contestation. Avec les bassidjis, les pasdarans sont les agents de la répression sanglante de la révolte actuelle comme en 2009 et en 2022 lors du mouvement Femme, Vie, Liberté. Au regard de ces violences criminelles, le soutien apporté au régime islamofasciste des mollahs par des gens qui appellent à l’Intifada dans les rues de Paris pour faire la ‟révolution” en France est tout aussi révoltant que les campagnes pseudo-féministes pour le droit à se voiler en Europe sont indécentes au vu du combat des Iraniennes contre l’obligation de porter le tchador, et ce dès la manifestation du 8 mars 1979 contre Khomeini. Car il y avait bien à l’époque, au sein du mouvement populaire, une tendance forte à l’émancipation social-révolutionnaire qui a été combattue par les islamistes au pouvoir et leurs alliés islamo-marxistes.

Qu’en est-il à présent du soulèvement en masse qui se déroule sous nos yeux ?

 

Finalité et modalité d’un mouvement politique

 

De manière similaire à 1978, les slogans révolutionnaires du mouvement actuel manifestent un rejet inflexible du régime – Mort au dictateur ! – tout en scandant le nom d’un exilé : Pahlavi, cette fois, au lieu de Khomeini… Mais ce nom a-t-il la même signification politique et symbolique ?

Dans les deux cas, le nom fonctionne comme un signifiant flottant et vide, que les différents groupes remplissent de significations complètement contradictoires, selon leurs croyances et fantasmes, au sens du populisme de gauche théorisé par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Mais la grande différence est que les masses chiites associaient le nom de Khomeini à l’horizon messianique d’un gouvernement islamique régi par la charia, alors que l’actuelle génération de femmes et d’hommes qui ont éprouvé dans leur chair l’oppression islamofasciste manifestent leur soif de liberté à tous les niveaux de l’abolition des privilèges :

  1. libéralisation économique contre l’économie prédatrice du régime à l’origine de l’hyperinflation qui ruine même le bazar (les marchés) ;
  2. émancipation culturelle du joug islamiste au double niveau des coutumes traditionnelles, locales ou nationales, et du code vestimentaire férocement imposé aux femmes de tous les groupes, hormis les filles des dignitaires privilégiés ;
  3. liberté de conscience morale et religieuse, d’autant que beaucoup de gens en Iran rejettent à présent l’islam ;
  4. liberté politique, enfin, pour choisir le type de gouvernement et les représentants réellement élus par le peuple.

 

La Syrie semble vivre le destin inverse : après une phase de guerre civile internationale qui a vu les groupes jihadistes l’emporter contre les autres groupes d’opposition au régime baasiste, la dictature sanguinaire a laissé place à un régime islamiste qui opprime violemment les minorités au nom de la charia. Mais la fin du régime islamofasciste en Iran ne sera pas sanctionné par un retour à la monarchie. Par une sorte de compulsion de répétition qui revient en arrière pour reprendre et relancer le mouvement révolutionnaire alors avorté, Pahlavi a bien pris la place de Khomeini dans l’imaginaire populaire, mais cette fois c’est comme une figure de ralliement transitoire et non comme l’objet d’une vénération crédule.

L’apparition du peuple lors d’un soulèvement ouvre l’espace politique à un nouveau régime de représentation, dépendant de l’équilibre entre deux tendances au sein du mouvement : le désir de soumission à l’autorité reconduit à une forme populiste de représentation comme incarnation unitaire-identitaire qui en appelle au suivisme des masses ; récusant toute identification délirante au sauveur de la nation ou le désir d’émancipation qui refuse toute identification avec un « sauveur de la nation » crée au contraire une nouvelle forme pluraliste de représentation citoyenne.

C’est de manière populiste et non politique que la révolte populaire de 1978 a été dirigée et captée dans une direction islamiste en exploitant la crédulité des masses chiites qui avait besoin de croire et de suivre le Guide suprême se susbtituant à l’Imam ! La foi passéiste contre la raison moderniste. N’est-ce pas le contraire à l’heure actuelle ?

 

Endurcies par l’expérience douloureuse qu’il a fallu endurer depuis plusieurs décennies, les masses de gens en mouvement dans les rues d’Iran, médiatiquement connectées au monde libre, forment un peuple politiquement mûr qui sait ce dont il ne veut plus.

Tout mouvement de masse véhicule certes des ambiguïtés qui, en l’occurrence, se concentrent sur l’emblème du lion solaire associé à un nom propre, mais Pahlavi désigne-t-il un homme politique ou un régime dynastique ? La nostalgie d’une époque de libertés individuelles associée à la tradition préislamique de la Perse antique comporte le risque d’un retour en arrière identitaire incarné par la figure unitaire du Chah que cultivent les cercles royalistes.

 

Mais le peuple iranien fait aujourd’hui résonner le nom de Pahlavi en harmonie avec un gouvernement démocratique et laïc de la société. Cette mutation  s’enracine dans l’expérience politique des groupes d’auto-défense et de résistance à l’oppression islamofasciste. Ce dont il existe un témoignage très clair sur ce site :

« les rues d’Iran sont le théâtre d’un soulèvement totalement sans chef, pluraliste et spontané, résultant de près d’un demi-siècle de répression imposée, de mauvaise gestion économique des ressources, ainsi que de la corruption systémique du pouvoir des mollahs. […] Les manifestants, à Téhéran, Machhad, Ispahan, Hamedan et dans d’innombrables autres villes, jusqu’aux plus petits villages, se sont organisés spontanément selon des logiques locales, régionales et professionnelles, au sein de cercles familiaux et amicaux, sans aucune ligne de commandement ni soutien extérieur, menant simultanément les protestations dans des milliers de zones du pays. »

Cette expérience de l’autonomie qui se produit spontanément au sein du mouvement révolutionnaire est le prélude à l’organisation démocratique de la vie politique. Le paradoxe, c’est que la révolution dont Foucault a rêvé est en train de se réaliser, mais sous une modalité tout autre : le consensus des masses chiites était l’expression d’une crédulité populiste, et non pas d’une « spiritualité politique » ; à présent, le peuple insurgé contre le joug clérical brûle mosquées et écoles coraniques et réclame l’abolition des privilèges comme prélude à la prospérité socio-économique et à l’épanouissement culturel dans des institutions politiques.

 

Quel est le seul et unique obstacle ?

 

Comme en Syrie, la répression violente du mouvement populaire risque de provoquer une guerre civile internationale que le régime a initiée en recrutant des mercenaires étrangers. La présence de ces jihadistes venus d’ailleurs atteste l’impuissance du régime islamofasciste à juguler le soulèvement par ses propres moyens, et ce malgré des massacres de masse sans commune mesure avec la répression armée de 1978 : terreur et Idéologie. Les proxy-militants en Occident félicitent les proxy-partisans en Iran qui défendent le régime des mollahs les armes à la main… Dans ces conditions, il est irresponsable, à droite comme à gauche, de critiquer par avance une intervention militaire en soutien au mouvement populaire en agitant le spectre d’une déstabilisation du Moyen-Orient dont l’Occident ferait les frais !

Facebook
Threads
Telegram
WhatsApp
X
Date: 12 février à 18 heures
Author:
Image de Christian Ferrié

Christian Ferrié

Auteur & enseignant de philosophie

Generic selectors
Exact matches only
Search in title
Search in content
Post Type Selectors